Je forme les entreprises à changer pour devenir plus inclusives, plus conscientes des diversités actuelles et futures. Dans ma newsletter je donne des billes pour agir concrètement pour l'inclusion.
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👀 On rigole ou bien ?
Published about 20 hours ago • 10 min read
On rigole ou bien ?
Vous connaissez bien ces blagues.
Parfois gênantes, souvent problématiques.
Généralement à caractère sexuel, sexistes, racistes ou homophobes, elles brandissent vite le bouclier « C’est juste pour rire », avec les variantes : « Faut se détendre », « T’as pas d’humour » ou encore le fameux : « Ma belle-sœur, elle rigole quand je dis ça devant elle »
Aujourd’hui, je vous parle d’humour oppressif ou de dénigrement.
L’humour au travail
En ce moment, je travaille sur un projet de sensibilisation à l’humour oppressif au travail, pour le compte d’une entreprise de prêt-à-porter.
Elle a constaté que dans ses équipes, où règne une bonne ambiance en général, certaines personnes faisaient des blagues qui pouvaient être blessantes ou humiliantes. Et comme il y a une bonne ambiance apparente, les personnes touchées par ces blagues n’osent pas exprimer leur désaccord. Et faute de réaction, les blagues continuent. Quelques personnes commencent à exprimer leur gêne, et les managers demandent un cadre clair pour intervenir.
Or, pour la Cour de cassation, c’est très clair.
En novembre 2025, elle a rendu un avis qui réaffirme que :
les propos à connotation sexuelle, sexiste, raciste et stigmatisant en raison de l’orientation sexuelle, portaient atteinte à la dignité en raison de leur caractère dégradant, ne sont pas acceptables, même s’ils se veulent humoristiques
ces comportements sont de nature à porter atteinte à la santé psychique des salariés, et peuvent justifier un licenciement
Autrement dit :
Au travail, les propos qui portent atteinte à la dignité des personnes ne sont pas acceptables, même si c’est juste pour rire.
Ils nuisent à la santé psychique des personnes.
Et même s’il y a des gens pour trouver ça drôle, vous pouvez être viré·e.
L’humour oppressif en dehors du travail
Je répète souvent que l’inclusivité est un cheminement, et non pas une fin en soi.
C’est le cas pour moi également. J’ai beau exercer en tant que formatrice sur les sujets d’inclusion, je suis aussi en recherche et expérimentation constantes.
Plus jeune, j’étais adepte d’humour noir et trash.
La preuve : quelques BD que j’ai retrouvées dans mes étagères.
Impossible de savoir si j’ai vraiment ri à l’époque (ma mémoire sélective me protège), mais aujourd’hui elles me donnent la nausée. Sous forme humoristique, elles banalisent la violence en général, plus spécifiquement envers les femmes et les enfants.
J’ai jeté ces livres, mais ce geste est facile.
Personne ne l’a vu, je n’ai pas eu besoin de convaincre qui que ce soit.
Ce qui est difficile, c’est dans les interactions avec les autres.
Lorsque ces mêmes blagues surgissent au détour d’une discussion.
Que faire ? Réagir et m’engager dans une voie pavée de patience, de pédagogie, d’argumentation et de diplomatie sans fin, tout en passant pour la rabat-joie ?
Ne rien dire, et laisser penser que je souscris alors que j’ai envie de jeter mon verre et de monter sur la table basse pour hurler à la mort ?
Je pourrais vous donner quelques de mes "trucs", parce que j’ai développé des outils pour moi-même :
- sortir de la surprise et de la sidération
- être très claire sur mon ressenti
- ne pas humilier la personne autrice
- faire court
- adapter le vocabulaire en fonction des personnes (éviter le jargon ou les termes trop spécifiques comme « oppression systémique »)
Mais aujourd'hui, le sujet n'est pas la riposte, ni la pédagogie.
C’est une tâche gourmande en énergie, qui doit tourner en fond pour être opérationnel, sans non plus m’empêcher d’être pleinement présente dans la conversation.
Donc oui, parfois, souvent, ça ne marche pas, je ne dépasse pas l’étape de la sidération. Parfois c’est pire, je ris de nervosité et là j’ai juste envie de m’enterrer.
Mais rien ne sert de se flageller, il vaut mieux apprendre de la situation.
« Peut-on rire de tout ? Oui, mais pas avec tout le monde ».
Quand il y a des articles ou des émissions sur le l’humour, c'est souvent sous l’angle « Peut-on rire de tout ? », ce qui me donne d’abord envie de me rouler en boule, avant de me résoudre à lire ou écouter tout de même, au cas où j’apprendrai des choses.
J’avais alors beaucoup lu des citations qui ressemblaient à « Oui, mais pas avec tout le monde » ou alors « Oui mais pas avec n’importe qui ».
Cela m’avait marqué parce que je regarde beaucoup de sketchs et d’humoristes asiatiques ou asiodescendant·es, comme Nigel Ng, Willis Wu, Ali Wong ou Atsuko Okatsuka. Certaines de leurs blagues puisent dans les identités asiatiques.
Par exemple, Nigel Ng incarne « Uncle Roger », un personnage qui caricature les comportements des « tontons » de la diaspora chinoise.
J’y retrouvais les comportements exaspérants des « tontons » sans gêne, qui donnent leur avis sur tout, qui ont déjà tout vu tout vécu. Mais aussi des habitudes qu’on ne questionne pas mais qui, à la lumière de la caricature, deviennent gênantes, comme le fait de piétiner la notion de consentement ou le besoin d’espace vitale des enfants.
J’ai partagé ces vidéos avec ma sœur, et on a ri parce qu’on reconnait des attitudes parmi les membres de notre famille.
Puis je les ai partagés avec des ami·es blanc·hes, et on a ri parce que les blagues étaient bien écrites et suffisamment compréhensibles, même par des personnes qui sont hors de la communauté.
Et là j’ai ressenti un léger malaise, que j’ai mis plusieurs mois à nommer.
Mon malaise ne venait pas de la réaction de mes ami·es, mais d’une question qui a émergé chez moi :
Si ces blagues concernaient une autre communauté minorisée que la mienne, est-ce que j’en rirais de la même façon ?
En effet, ces blagues « communautaires » mettent en lumière des comportements et des pratiques dont j’avais honte quand j’étais plus jeune.
Arrivée en France à 6 ans, je voulais juste que mes parents soient « normaux », qu’on fasse « comme tout le monde ». Je ne voulais pas de repas de pique-nique transporté dans des boites de crème glacée Picard, je voulais pouvoir exprimer mes émotions (!), comme me le rappelle une lettre écrite à mes parents à 11 ans.
Et surtout, je rêvais que mes parents s’expriment « sans accent », parce que cela les auraient rendus « normaux », et moi aussi par la même occasion.
Donc aujourd’hui, rire d’un personnage qui parle anglais avec l’accent de mes parents, ça m’a paru incongru.
Et surtout je n’aurais jamais accepté que ces blagues viennent d’une personne blanche.
Ces blagues me font rire parce qu’elles reflètent des choses que j’ai vécues, mais elles renforcent aussi les stéréotypes envers les asiatiques et elles alimentent les moqueries et l'oppression.
Parce qu’à la différence des personnes qui sont hors de cette communauté, je sais que ce n’est pas un groupe homogène, qu’il y a beaucoup de différences au sein de ce groupe.
Je sais qu’on n’est pas « tous les mêmes », parce que j’ai vécu dans ce groupe, j’en fais partie, que je le veuille ou non d’ailleurs.
Cela me fait penser à une vidéo de Bissai Media, qui parlait d’humour comme outil d’oppression ou de libération.
En parlant des comiques racisés avec lesquels on a grandi, comme ceux du Jamel Comedy Club, Omar et Fred, ou Frédéric Chau :
« On en rigolait entre nous. Est-ce que ça n’a pas aussi véhiculé certains clichés ? Notamment les accents par exemple. C’était des gens qui reproduisaient énormément l’accent de leurs parents ou de leur communauté pour faire rigoler. Et on fait on normalisait certains de ces stéréotypes […] dont on a subi aussi les moqueries à l’école. [...]
Est-ce que ce n’est pas un outil d’oppression par rapport à nos identités ? »
--- Thu-An, Cofondatrice de Bissai Media
Bien sûr, il faut resituer les blagues en contexte : qui les produit, pour quel public, et quelle réaction face aux retours ?
L’humour oppressif, c’est quoi au juste ?
L’humour oppressif, de dénigrement, offensif ou discriminant, c’est pas si facile à déceler au quotidien. Il n’y a pas de terme unique, et les définitions varient en fonction de la discipline qui étudie le phénomène.
Quelques définitions choisies :
Par un psychologue
L’humour de dénigrement (e.g., humours raciste, sexiste) est une forme de communication destinée à faire rire ou sourire qui rabaisse, dénigre ou diffame une cible donnée (Ford & Ferguson, 2004) en se basant majoritairement sur les stéréotypes pour faire rire (Mallett et al., 2016). --- Léo Facca. Est-ce vraiment “ juste une blague ” ? Effet du groupe ciblé, des préjugés et de l’adhésion aux stéréotypes sur la perception de l’humour de dénigrement : une approche expérimentale. Psychologie. Université Toulouse le Mirail - Toulouse II, 2023. Français.
Par une sociologue
Les blagues sexistes, si répandues, nous en apprennent beaucoup sur la façon dont les hommes soutiennent et perpétuent le patriarcat. --- Eléonore Lépinard, La mécanique du rire des complicités masculines, paru sur Libération mars 2020.
Dans la brochure auto-éditée « En finir avec l’humour oppressif », CC BY SA, l’auteurice Asa rappelle que l’humour véhicule souvent des valeurs et des stéréotypes. Cela diffuse, légitime et rend socialement acceptables des ces valeurs et ces stéréotypes.
L’humour est également un vecteur de biais de pouvoir. Ce qui est intéressant, c’est de regarder qui fait les blagues ? Qui rit ? Qui ne rit pas ? Est-ce que les gens qui ne rient pas peuvent s’exprimer ?
Quelles conséquences au travail ?
Donc si on revient dans notre contexte professionnel, vous avez parfaitement le droit de dire stop aux blagues sexistes, racistes, homophobes, validistes, transphobes etc.
Cela paraît simple à dire, mais parfois, il faut se le rappeler entre collègues pour se soutenir dans les moments difficiles.
En laissant ces blagues devenir « normales », collectivement, nous autorisons les idées (sexistes, racistes, homophobes etc.) véhiculées par ces blagues à prendre racine.
Dans le continuum des violences, ces blagues font partie des comportements qui renforcent l’installation d’un environnement de travail propice aux discriminations.
Tout salarié doit prendre soin de sa santé et de sa sécurité, mais aussi de celles de ses collègues et des personnes qui se trouvent sur son lieu de travail.
--- article L. 4122-1 du code du travail
Pyramide des violences Juliette Phuong - Philomène Longchamp
L’humour c’est comme la bouffe
Pour répondre aux personnes qui répondent encore « on peut plus rire », je fais le parallèle avec l’alimentation.
Si je sais que mon alimentation a des conséquences néfastes sur les personnes qui la produisent, sur l’environnement ou sur moi-même, je ne vais pas arrêter de manger.
Je vais m’approvisionner ailleurs.
J'apprends, je fais autrement.
L’humour c’est pareil. Si les blagues sont mauvaises pour ma santé mentale ou celle des autres, alors je vais chercher d’autres façons de rire et de faire rire.
Heureusement pour nous, il existe plein de formes d’humour qui ne nécessitent pas de dénigrer les identités des autres : l’absurde, le comique de situation ou de répétition, le pince-sans-rire, les jeux de mots etc.
Certain·es d’entre vous (je le SAIS, je vous VOIS), auront envie de me parler d’humour misandre. Je sors mon Joker parce que cette newsletter fait déjà 2000 mots ;)
« Ça se fait ou ça se fait pas ? »
Il n’y a pas de formation à l’humour inclusif, pas à ma connaissance.
En revanche on peut sensibiliser ou former vos équipes à identifier les comportements du quotidien pouvant devenir problématiques.
C’est l’objectif de « Ça se fait ou ça se fait pas ? », une animation ludopédagogique pour voir différemment les situations du quotidien.
Taper sur l’épaule d’une collègue qui met son casque audio pour se concentrer, ça se fait ou ça se fait pas ?
Charrier un collègue qui vient de craquer son pantalon dans un mouvement malheureux, ça se fait ou ça se fait pas ?
À travers une sélection de situations en contexte professionnel, vos équipes apprennent à mettre des mots sur leur ressenti et à remodeler les règles du collectif pour mieux travailler ensemble.
Contactez-moi pour planifier une session à partir de novembre 2026, en répondant à ce mail, ou cliquez sur le bouton pour prendre un rendez-vous de 30 minutes dans mon agenda.
L’EFHCA est une plateforme qui collecte les bonnes pratiques en termes d’égalité femmes-hommes, au service des professionnel·les et des citoyen·nes. Elle est portée par la Ligue de l’enseignement et soutenue par plusieurs ministères et préfectures. https://www.efhca.com/
Dans le secteur de la formation, les entreprises qui veulent utiliser l’IA pour faire plus, plus vite, plus intense, il y en a plein. C’est un sujet complexe et ce n’est pas mon domaine d’expertise. En revanche, il me concerne, il m’intéresse et je m’informe sur les apports mais aussi les conséquences sur les humain·es. Cette semaine, cet article m’a intéressé, je vous le partage https://framablog.org/2026/08/02/ia-la-grande-escroquerie/
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Ça se fait trop pas Parlons de ce qui fâche sans se fâcher J’ai rédigé ces mots un matin, au café Noze à Lyon, avec Mylène Farmer à fond dans les enceintes, les conversations des tables voisines et les crachotements de la machine à café. J’adore cette ambiance, mais cela me distrait parfois. Donc il y aura sans doute des coquilles et des incohérences, mais je ne suis pas en train de rédiger une thèse. Du moins c'est ce que je me dis pour arrêter de re-re-relire cette missive. Merci aux...
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Vos plans 2026 Pour transformer vos pratiques pros et parler d'inclusion sans faire lever les yeux au ciel Bonjour Reader ! Si jamais vous l'aviez remarqué, la newsletter de janvier n'a pas été envoyée. Elle est représentative de ma ligne édito : si je n'ai rien à dire, alors je ne dis rien. Même si ce n'était pas par manque de sujets, puisque janvier a été marqué par le lancement de mon parcours en 5 jours pour comprendre les microagressions. Les retours ont été très positifs et dans cette...